Prologue d’histoire en passant

Mis en avant

A peu de temps d’intervalles deux amies m’ont demandé de relire les premiers chapitres de leur romans, ce que j’ai fait avec plaisir. J’adore relire et corriger les écrits des autres, mais en dehors d’une pratique très -trop- épisodique du journal créatif, j’ai bien du mal à commencer des textes personnels. C’est un fait les journées ne font que 24 heures, et outre l’organisation familiale, j’ai déjà quelques projets personnels sur le feu, dont le gros morceau de la reconversion. Néanmoins je sais que je pourrais grapiller un peu de temps au smartphone et aux réseaux sociaux pour écrire aussi un peu « pour moi » plus régulièrement, puisque j’ai su le faire il y a quelques années alors que j’avais deux très jeunes enfants. Et puis je n’ai pu me résoudre à conclure que c’était une dépense inutile et ai renouvelé récemment l’hébergement du blog, donc l’envie est encore un peu là. C’est encore compliqué pour moi d’envisager l’écriture d’une histoire entière, pour me motiver je vais réfléchir au fameux NaNoWriMo de novembre, mais sans doute seulement en partie.

Il y a un moment que ce petit texte était dans un coin de ma tête. A la faveur d’une après-midi tranquille, je l’ai fait naître au monde d’ici. C’est une pierre de mon univers, même si sa suite n’est pas prévue pour le moment .

Prologue

Elle se tenait immobile sur un rocher, surplombant l’océan des possibles.

Elle ne pouvait détacher ses yeux du chatoiement des ondes. La danse monotone de la houle à ses pieds pouvait traîtreusement conduire à l’ennui mais elle n’était pas dupe. Elle savait que sous chaque vague en bas, rassemblant bien plus de puissance qu’elle ne pourrait jamais acquérir, couvait un danger mortel. C’était une ronde incessante de forces qui chacune pourrait la secouer, la noyer, l’envoyer au fond, avant de peut-être daigner recracher son corps au seuil de la plage. Cette impressionnante démonstration la terrifiait et l’attirait à chaque fois.

Elle ferma les paupières quelques instants, se força à prendre quelques respirations tranquilles pour calmer son cœur, comme on lui avait appris. La brise salée, comme une promesse, rendait ses vêtements moites et ses yeux secs. « Ce fut un long trajet, mais je suis d’ici » pensa-t-elle.

Ayant pris la ferme décision d’étudier le spectacle que lui offrait l’océan se brisant sur les rochers, elle ouvrit les yeux et respira à nouveau. Les vagues se découpaient en fractales de vaguelettes, de gouttes, d’embruns… C’était un ballet unique d’eau et de reflets, qui s’offrait sa propre musique, à la structure obscure pour ses oreilles humaines.

Elle devait apprivoiser cette eau, elle était d’une famille de marins après tout. La tête lui tournait. Elle s’assit. Ferma les yeux. « Doucement, respire, tu n’as pas fait ce chemin pour faire demi-tour, respire, détends tes épaules, le reste, voilà, regarde ».

Tandis qu’elle s’absorbait dans l’étude de l’eau, continuant de juguler le sourd malaise en elle, quelque chose changea.

Sous ses pieds, un champ se superposa lentement à l’étendue liquide. Cela aurait pu être un pâturage, balayé par la brise du printemps, lorsque l’herbe commence à poindre mais qu’il est encore trop tôt pour y sortir des bêtes. De son promontoire, sur l’eau, comme un calque sur lequel un maître aurait minutieusement dessiné, elle pouvait voir de plus en plus distinctement chaque brin de végétation, chaque trou de rongeur, chaque fourmilière. Cette multitude d’images frappait sa rétine presque de façon douloureuse. Elle pensa : « chaque brin d’herbe une histoire, chaque feuille un monde ». Une infinité de possibles, un surprenant nuancier entre la douleur et l’extase. Chaque monde créé par l’eau et la terre devait avoir son propre caractère, ses propres règles peut-être. Elle se demanda quelle pouvait être la nature du lien entre eux : un fil, une rivière souterraine, un code, une structure commune ? Elle ne saurait peut-être jamais, mais peu importait finalement si elle trouvait un moyen de s’y rendre. Car, lentement mais sûrement la curiosité l’emportait sur la peur. « Ne fonce pas Capitaine, réfléchis, n’oublie pas que c’est ta tête bien plus que tes muscles qui t’a permis de vivre jusqu’ici ». A quel degré de maîtrise devait-elle s’attendre ? Devait-elle concentrer ses efforts juste pour ne pas se noyer ou pourrait-elle façonner ces champs et cette mer en jardin ? Y construire à sa guise, ou suivre les plans que l’eau et la terre avaient décidé, tout en lui faisant habilement croire qu’elle était la seule maîtresse ? « La meilleure façon de se faire une idée reste d’aller voir ». Qu’avait-elle à perdre finalement ? Et elle n’était pas encore faible, les années de formation à l’Académie lui ayant donné une discipline de fer, que ni les épreuves des multiples campagnes, ni les années heureuses de son mariage n’avaient réussi à réellement amollir.

« C’est donc pour aujourd’hui » pensa-t-elle. Elle se leva, fit quelques pas en direction du vide. Il devait y avoir un moyen de rejoindre le bas. Elle quitta son gilet brodé, ses bottes jadis luxueuses mais désormais usées, les fourra dans le sac qu’elle remit sur son dos. « Là ici, entre ces pierres et ces arbustes rabougris, cela devrait passer ». Elle s’accroupit, posa ses mains sur la roche et engagea la descente.

Photo souvenir de la mer rencontrant la falaise de Bonifacio, lors d’une grande promenade qui a en partie inspiré ce texte.
Fais passer !

Instit’ en panne

Je suis instit en maternelle, et jeudi dernier je n’ai pas pu aller bosser…

Je souffre de devoir préparer à la maison pour essayer d’offrir des choses enrichissantes à mes élèves tout en m’occupant de mes propres enfants. Je n’arrive plus à me partager ainsi. Au fil des années, c’est devenu de plus en plus pesant. Je crois aux capacités de mes élèves, sans exception à ce jour. J’ai toujours eu envie de transmettre et d’accompagner. Malgré ça, je me demande si je suis à ma place dans une classe.

Je suis plutôt chanceuse cette année, faut  l’avouer : une classe sympathique, pas (encore) de prise de tête avec les parents, une gentille ATSEM  presqu’à plein temps.  Et pourtant…

Poser ma fille à la crèche, s’arracher de sa douceur de bébé… Arriver à l’école pas autant sereine que ce qu’il faudrait. Se sentir un peu seule dans ce local de l’annexe,  finalement loin du reste de la maternelle. Se raisonner. Accueillir chacun par un mot, consoler, recadrer. Donner trop de consignes et d’explications pas toujours claires pour les enfants. Oublier des trucs, en perdre trop. S’énerver parce que la classe est mal rangée, et communiquer son malaise aux enfants. Râler et s’en vouloir après. Se dire qu’on fera mieux la prochaine fois, avec un peu plus de rigueur, ça devrait passer.

Être témoin de toutes les petites  violences qui font le quotidien d’une école. Y participer parfois, par fatigue, par réflexe, ou manque d’outils pour faire autrement.  Me dire que je n’aimerais pas que mes propres enfants soient traités ainsi.  Se demander qui a raison ou tort,  si ce n’est pas juste être à côté de la plaque de ne pas croire aux punitions ou d’autoriser les enfants à aller aux toilettes lorsqu’ils le souhaitent.

Entendre de beaux discours sur l’égalité des chances,  s’interroger sur sa pratique : doutes, frustrations, culpabilité…

Parvenir si peu à communiquer avec les collègues, passer pour la hippie de l’équipe. Se dire qu’on devrait faire plus d’efforts pour se faire accepter…

Fournir un travail insuffisant à la maison, ne plus arriver à planifier suffisamment son enseignement pour être un minimum efficace. Se dire qu’on va forcément progresser, qu’il suffit d’un peu de volonté. Appeler un conseiller pédagogique à la rescousse. Avoir malgré ça l’impression de piétiner, et de bouffer sa vie personnelle. Perdre peu à peu confiance en moi.

Avoir des doutes, sur le système et sur mes capacités d’enseignante. Des doutes amplifiés par une inspection qui ne se passe pas très bien, et à laquelle j’ai du mal à donner sa juste place parce qu’elle est venue taper là où je me sentais fragile. Etre comparée aux collègues, comme les collègues comparent les élèves. Se sentir fliquée par la hiérarchie, qui au fil d’années nous impose de plus en plus de choses. Devoir remplir des tonnes de papiers, pour l’inspection, le RASED, la médecine scolaire… Avoir le sentiment de perdre toute intelligence et faculté de discerner quoique ce soit.

Reprendre – un « petit » mi-temps pourtant-  après 16 mois de pause bébé. Se réjouir de la liberté offerte par la possibilité de poser la petite à la crèche un jour où je n’ai pas classe, et de celle offerte par le supplément de revenu. Se dire qu’on est chanceuse d’avoir un vrai emploi, qui plus est intéressant. Faire taire son malaise grandissant. Constater son manque d’entrain et en avoir honte. Se donner des coups de pieds aux fesses pour partir le matin. Préparer sa classe tout en empêchant la petite de taper sur le clavier de l’ordinateur, les grands de se battre, et en surveillant la cuisson du repas.  Se sentir encore inefficace, crier sur mes enfants, avoir du mal à supporter leurs pleurs. Sauter des repas par manque d’appétit, passer trop de temps sans dormir la nuit et se réveiller trop tôt le matin. Retenir ses larmes, le matin, à midi lorsque je profite de la pause pour avancer un peu, le soir en récupérant la petite. S’accrocher avec la crèche sur une histoire de biberon, avec la maîtresse du moyen pour des chaussures inadaptées. Se dire que mes Doudoux mériteraient une meilleure mère.  Pleurer. Se dire que ce n’est pas si grave, qu’on l’a un peu cherché, que c’est juste de la fatigue. Préparer sa classe pendant la sieste de la petite, essayer de relire les nouveaux programmes. Penser progressions, répartitions, évaluations.

Et puis ce brouillard qui me tombe dessus un mercredi après-midi en récupérant mes garçons,  et qui me fait appeler au secours sur Twitter. Se sentir épaulée par les gentils messages de ma Twit List, mon réservoir de gens bienveillants.  Espérer que c’est juste quelques heures de coup de blues. En vain.

Il ne m’a pas fallu longtemps avant de craquer, moins de trois semaines. J’ai du demander un arrêt maladie et surmonter ma honte d’expliquer ne pas m’en sortir. Je ne sais pas si j’arriverai à reprendre lundi, j’en doute un peu, et je n’ai pas envie de jouer le rôle du boulet de l’équipe. J’aimerais être plus courageuse, puisque rien n’est vraiment grave là dedans, mais je crois que je suis arrivée  au bout de ma réserve. Peut-être la limite au delà de laquelle on commence vraiment à entamer sa santé. Je me sens usée comme jamais.

J’aimerais reprendre mon boulot, être souriante,  efficace, et surtout ne plus rien ressentir. Bander sa volonté comme la corde d’un arc, et repartir encore.

Une part de moi se dit que c’est peut-être jouable, en se faisant aider, à la maison pour commencer, et aussi sans doute pour trier le bazar de mon cerveau.

Une autre part veut faire une pause, parce que je sens que j’en ai besoin .Reste d’abord à convaincre mon conjoint qui a du mal à me comprendre. Reste aussi à accepter de renoncer à beaucoup de choses. D’abord la baisse de revenu, même si ceux de mon conjoint cumulés avec le congé parental sont suffisants pour le courant, ce qui est déjà une sacrée chance.  Toute la famille va pâtir, au moins un peu, de mon fait.  Et moi je vais devoir renoncer à pas mal de petites envies qui m’inspiraient bien, comme celle de devenir monitrice de portage. La petite perdra sa place en crèche, alors qu’elle a l’air de s’y  plaire, ce qui m’attriste beaucoup et contrarie son père. Je devrai alors de nouveau la garder à plein temps, ce qui ne va pas m’aider à réfléchir à une éventuelle réorientation professionnelle. Car les droits au congé parental vont  trop vite s’arrêter et  je devrai décider si je reste instit ou pas. Arriver à me rendre ce job acceptable, mes propres enfant ayant grandi un peu, ou faire le deuil de l’école.  Pour l’instant je n’en sais strictement rien. Et c’est dur.

2015-09 je suis en vie

Merci à Jack Koch pour l’illustration ! http://www.dangerecole.blogspot.fr/

Fais passer !