Pleine conscience, intelligence et hauts potentiels selon J. Siaud-Facchin

J’ai eu la chance d’assister samedi à la conférence « Pleine conscience, intelligence et hauts potentiels » par Jeanne Siaud-Facchin, psychologue clinicienne et psychothérapeute, spécialiste des surdoués. La rencontre avait lieu dans une bibliothèque de Grenoble dans le cadre du cycle de conférences « une heure de psy par mois » lesquelles sont toujours une mine d’idées et de réflexions pour moi. Et puis disons que dans la famille, on se sent un peu concernés malgré tout par cette histoire de haut potentiels, ou de zèbritude…
Mme Siaud-Facchin commence sa conférence par cette simple question « comment savons nous que nous sommes là ? ».  La seule façon de le savoir est de nous relier à nos sensations corporelles. Or, nous passons paraît-il 47% de notre vie uniquement dans notre tête, enfermés dans nos pensées et déconnectés de notre corps.   Et bien souvent, nous avons la sensation de gâcher les moments notre vie, de ne pas parvenir à en profiter totalement. « Etre juste là »  représente donc un sacré défi pour la majorité d’entre nous.

Pour corser encore la difficulté, notre cerveau est aujourd’hui sollicité constamment. La moindre occupation, comme choisir un article au supermarché, dire bonjour à quelqu’un,  implique de faire la différence entre l’important et tout le reste.  Jean Philippe Lachaux, directeur de recherche en neurosciences cognitives, dans Le cerveau attentif  a montré que l’attention est une opération mentale de sélection permanente, qui fait que  nous passons notre temps à « scanner » de l’information pour choisir ensuite ce qui est important.

De plus, nous vivons une époque de sollicitation permanente, dont les réseaux sociaux sont l’archétype… Notre cerveau a du mal à s’adapter à cette évolution technologique fulgurante.

Quand Facebook nous empeche de bosser

Pourtant, le cerveau a besoin de paix pour penser. En outre, nous n’éprouvons plus le besoin de travailler notre mémoire, tâche que nous déléguons de plus en plus à nos smartphones et autres dispositifs électroniques… Cela peut devenir handicapant lorsque nous sommes privés de technologies et ne nous rend pas forcément plus performants.  Parallèlement, les émotions sont toujours présentes en nous et  orientent immensément notre attention. Nous vivons donc au milieu de « pompes à attention ».

A quoi sert le calme alors ? Il est démontré que le calme nous aide à nous sentir mieux. C’est selon Mihály Csíkszentmihályi un élément du bonheur. Cet auteur a d’ailleurs conceptualisé l’état de Flow, ce moment délicieux, où pleinement immergé dans ce que l’on fait, nous éprouvons un état de jubilation intense.

Etymologiquement, l’intelligence vient de « inter liggere » c’est-à-dire faire des liens.  Ce n’est pas qu’un processus mécanique, mais un phénomène  indissociable des compétences émotionnelles. Antonio Damasio, dans L’Erreur de Descartes, a montré que la science actuelle donne tort au philosophe qui théorisa la coupure du corps et de l’esprit, contrairement à Spinoza qui, a la même époque, avait compris que la joie était ce qui permettait de grandes réalisations.

Le  haut potentiel intellectuel, pour revenir à un thème principal de l’intervention,  est souvent désigné par l’acronyme HP.  Et c’est très amusant de voir qu’HP c’est aussi Harry Potter. Mme Siaud-Facchin fait un parallèle entre le petit sorcier et les personnes à haut potentiel. Harry Potter est élevé dans une famille qui le considère comme un vilain petit canard. Pour entrer à l’école des sorciers, et réaliser son potentiel, il doit le quai 9 ¾, celui qui n’est pas visible aux yeux des moldus.

En effet, le haut potentiel intellectuel n’est pas forcément un chemin pavé de gloire ou de facilité…  Les personnes concernées, pour qui Mme Siaud-Facchin emploie le terme de zèbre,  sont toutes très différentes, comme il n’existe pas deux pelages de zèbre identiques. Néanmoins, ces personnes partagent bien souvent des traits de fonctionnement spécifiques.

Parmi ces caractéristiques,  on trouve :

  • Un déficit d’inhibition latente : spontanément les personnes ne savent pas sélectionner l’information pertinente, elles peuvent avoir la sensation de se noyer sous les stimuli extérieurs
  • Un surengagement de « l’hémisphère droit » : La pensée de ces personnes ne suit pas un chemin linéaire, au contraire elle se déploie en arborescence, de façon quasi instantanée … Et les personnes pensent aussi avec leur ventre et leur cœur. C’est pour cela qu’il leur est difficile d’expliquer leur raisonnement, elles ne voient tout simplement pas  Si cette forme de pensée est un terreau fertile pour la pensée divergente, elle suscite un doute quasi perpétuel… Ainsi un zèbre qui paraît avoir la grosse tête tente simplement de cacher à lui et aux autres sa grande vulnérabilité. Pourtant cette vulnérabilité est une force puisqu’elle constitue notre humanité.
  • Une grande empathie : les personnes à haut potentiels ont plus de neurones miroirs. Elles se mettent très facilement en synchronisation  avec les émotions des autres.  Ainsi, elles ressentent les événements avec une grande intensité, ce qui accentue leur vulnérabilité, c’est l’ « Intense World Syndrom ». On confond malheureusement souvent cette caractéristique avec de l’immaturité affective.
  • Ces personnes ont des valeurs très fortes et non négociables, au premier rang desquelles figurent la justice, la confiance, l’absolu et l’amour.

La personne risque donc de connaitre des difficultés d’ajustement au monde dans lequel elle vit. Sa pensée en arborescence, que des connexions cérébrales ultrarapides font déployer à une vitesse vertigineuse, est facteur de fatigue et d’agitation.

Les zèbres ont donc tout intérêt à pratiquer la pleine conscience. Les programmes de méditation laïques sont validés par des dizaines d’études qui montrent un effet sur la réduction du stress, la régulation émotionnelle, le renforcement des défenses immunitaires… Décider d’être attentif, c’est comme pouvoir  jouer d’un instrument de musique, il faut apprendre et s’entraîner. Le cerveau a un mode de fonctionnement paresseux (ou économe c’est selon) et il reproduit spontanément ce qu’il connait. Il faut donc un effort conscient pour :

-se poser

-Ressentir

– observer

-laisser être

La recherche d’une harmonie intime nécessite de savoir appuyer sur son bouton pause, un peu comme les silences d’une partition mettent en relief les éléments sonores et permettent de les apprécier pleinement.  La méditation, parce qu’elle permet d’observer calmement ses pensées, favorise la métacognition. La métacognition, c’est la capacité à observer et à réfléchir sur son raisonnement. C’est justement un point faible des zèbres. Or « je suis en train de penser que je suis nul » est bien différent de « Je suis nul ». La méditation développe nos capacités d’écoute active, sans jugement ni intervention.

C’est une urgence de santé publique d’introduire une éducation aux compétences émotionnelles dès la maternelle.  C’est à l’âge de raison (vers 6, 7 ans) que les enfants peuvent accéder véritablement au pratiques de pleine conscience.

Les « surdoués » ont tout avantage à pratiquer la pleine conscience car ils sont particulièrement soumis à leur tumulte intérieur.  Méditer ne peut qu’aider  ceux qui se trouvent en difficulté, ce devrait même  être la préconisation « thérapeutique » de première intention pour eux.

J’ai passé un bon moment à cette conférence bien sympa, animée de main de maître par J. Siaud-Facchin, que j’ai trouvée drôle et chaleureuse.  C’est presque dommage que l’intitulé de la conférence soit Intelligence, Pleine conscience et haut potentiel, car cela laisse croire que cette réflexion ne s’adresse qu’aux HP et à leurs parents, alors que probablement nous avons tous à apprendre d’une telle intervention.  Une fois de plus, le lien est fait, de façon très limpide,  entre pratiques de méditation et communication non violente (CNV), même si seul le terme d’écoute active a été employé et non celui de CNV.

Les développements sur l’attention m’ont appris pas mal de choses, et la référence à l’état de Flow me donne envie de lire le bouquin. Le lien entre pensée en arborescence et pensée divergente, donc innovation (il a été évoqué que les personnes à haut potentiel pourraient être les chamans des temps modernes)  donne peut-être bonne piste de réflexion…

 Dur encore pour moi, la pratique de la pleine conscience, bien qu’intellectuellement je sois convaincue depuis déjà un bout de temps …  J’aurais aimé que Mme Siaud-Fachin développe un peu plus les obstacles à la pratique et leurs solutions, mais sans doute le format assez court de une heure ne lui en a pas laissé la possibilité. Grande fan de JK Rowing  et concernée par cette envie de « trouver ma voie », j’ai été particulièrement touchée par la référence à  Harry Potter. Peut-être en effet que la pleine conscience pourrait aider chacun,  zèbre ou pas, à entrevoir son propre quai 9 ¾…  

PS : La vidéo de la conférence devrait être très bientôt disponible en VOD ici .